L'Echelle de Naples ou Arcana Arcanorum - Le fil d'Ariane

Par Axel KAROL
Ce texte est extrait d’un ouvrage à Paraître prochainement

Le contenu des ARCANA ARCANORUM reste un sujet d'interrogation pour beaucoup et comme l’a très bien expliqué Denis LABOURE, sous ce nom sont désignées diverses choses qu’il s’agit de distinguer clairement.

1 - La première désigne les tuileurs des quatre derniers grades du rite de Misraïm dont on peut consulter les originaux à la Bibliothèque d’Alençon, c’est probablement le document authentique le plus ancien où l’on trouve l’appellation « ARCANA ARCANORUM » associé à la Franc-maçonnerie. C’est aussi pour nous un document de référence que l’on peut comparer avec les « Arcana maçonniques » ultérieurs, ce qui est très utile pour repérer et analyser les évolutions.

2 – La seconde concerne les cours de la filiation belge de Memphis-Misraïm élaborés par Jean MALLINGER et Armand ROMBAUTS, diffusés vers 1930 et tirés des enseignements de l’OHTM [1]. Ces cours réintroduisaient les tuileurs précédents comme fondement symbolique pour les quatre derniers degrés du rite de Memphis-Misraïm, jugeant que ce qui était pratiqué en France par Jean BRICAUD - de qui ils avaient pourtant obtenu patente - n’était pas authentiquement du rite égyptien. Ils se sont donc livrés à une interprétation pythagoricienne des décors et symboles de ces tuileurs, tout en essayant de démontrer le bien-fondé de leur choix en critiquant le contenu symbolique des autres systèmes. Ces cours sont devenus très connus et transmis à peu près par toutes les filiations égyptiennes d’aujourd’hui. Néanmoins, ces enseignements étant issus de l’OHTM, il est nécessaire d’appartenir à cette organisation pour en recevoir le développement complet.

3 – Pour la troisième, nous renvoyons à ce qu’a écrit Denis LABOURE sur le site internet des éditions « arqa » :

"En 1614, le médecin et alchimiste Michael MAÏER (1568-1622) avait intitulé son premier livre Arcana Arcanissima. Cet ouvrage était dédié au médecin anglais William PADDY, ami de Robert FLUDD. Des ouvrages d’alchimie allemands des XVIIe ou XVIIIe siècles sont titrés Arcana arcanorum. Au XVIIIe siècle, l’expression Arcana arcanorum se rencontre dans la littérature rosicrucienne et alchimique, par exemple dans les Symboles Secrets d’Altona, publiés en 1785 et 1788. Michaël MAÏER, dans ses « Arcana Arcanissima », explique que la mythologie antique servait à véhiculer des enseignements hermétiques, essentiellement alchimiques. Historiquement, ce n’était pas le cas. Mais les auteurs de la Renaissance réinterprèteront effectivement les mythes antiques en termes de procédures alchimiques. C’est ce que fera CAGLIOSTRO dans son Rite de la Haute Maçonnerie Egyptienne. Le mot « Égyptien » désignant à l’époque le Proche-Orient. Il recourra aux imageries biblique, grecque et romaine pour transmettre en mode maçonnique ses enseignements."

4 – Des rituels maçonniques modernes reprenant l’appellation ARCANA ARCANORUM où se retrouvent mélangés verbiage  hébraïsant, vaudou, pyramide astrale et autres joyeusetés. Documents facilement identifiables par le peu de sérieux des contenus.

5 – Un système issu d’un courant italien mystérieux qui donna naissance à l’Ordre Osirien Egyptien et aux Myriams de Giuliano KREMMERZ. C’est à ce système que Jean-Pierre GIUDICELLI de CRESSAC BACHELERIE fera référence dans son livre "Pour la Rose Rouge et la Croix d'Or", en y évoquant la théurgie et les alchimies internes. Mais la question de l'Ordre Osirien reste difficile à trancher, car si l’Ordre Osirien Egyptien est de création relativement récente, certaines des données à partir desquelles il fut conçu pourraient bien remonter beaucoup plus loin et nous plonger au coeur du courant napolitain du 18ème siècle.

Une fois que l’on a catégorisé ce qu’on peut trouver sur le sujet, il reste à déterminer à quoi pouvait renvoyer l’appellation ARCANA ARCANORUM au temps de la création du rite de Misraïm, ce qui n'est pas chose aisée.

Comme nous le disions en liminaire, les ARCANA ARCANORUM désignent la Voie Hermétique, celle-ci fut propagée par les divers courants qui se sont manifestés durant la renaissance, principalement en Italie mais aussi dans toutes l'europe de l'ouest. Le problème est que l’hermétisme n’a que peu à voir avec la maçonnerie même si l’histoire témoigne de nombreuses tentatives pour le faire entrer dans ses rituels. Les ARCANA ARCANORUM désignent justement l’une de ces tentatives dont le tuileur de Naples n’est que la traduction maçonnico-compatible. Afin de ne pas paraître ambigu sur ce sujet, que le lecteur sache que nous affirmons que cette voie hermétique existe toujours en dehors de la maçonnerie, la question restant à résoudre devenant : dans quelle mesure le tuileur de l’échelle de Naples renvoie t-il vraiment à cette dernière ?

Peut-être y verrons-nous plus clair en étudiant le tuileur original de l'Echelle de Naples du rite de Misraïm.

Dans leur version maçonnique, puisque c’est ce qui nous intéresse ici, l'Echelle de NAPLES ou ARCANA ARCANORUM désigne un système de quatre grades symboliques. Il s’agit de ce que nous avons désigné dans le point numéro un dans les paragraphes précédents. Ces quatre grades sont décrits et nomenclaturés de 87 à 90 dans le rite de Misraïm et maintenant dans certains rites de Memphis-Misraïm qui ont souhaité revenir aux sources. A l’origine, ces quatre degrés n’étaient probablement pas rattachés à un rite particulier, peut-être même étaient-ils constitués en un système autonome. Ce n’est que peu de temps avant que le rite de Misraïm ne soit importé en France qu’il prit sa place à la fin du rite égyptien. Les grades inférieurs (de 1 à 86) ont quant à eux été récupérés dans d’autres rites au fur et à mesure des sensibilités et des intérêts stratégiques comme nous l’avons vu à propos du Frère LECHANGEUR. Voici d’ailleurs ce qu’écrit Jean-Marie RAGON dans son Tuileur général de la Franc-maçonnerie à propos de l’histoire de l’introduction du Rite en France :

« Les FF JOLY et GABORRIA donnèrent des explications sur le rite de Misraïm, qui ne commence qu'au 67e degré. Le F∴ RAGON développa les interprétations qui lui ont été demandées sur les 2 premières séries comprenant les 66 premiers degrés, connus avant l'existence de ce rite ».[2]

Puis sur l’origine italienne de l’échelle de grade :

« La séance fut longue, très amicale et des plus fraternelles ; le F∴ JOLY communiqua les statuts et règlements du Supr∴ Cons∴ de Naples au F∴ GASTEBOIS, qui en donna une rapide lecture en français. Cette communication fit plaisir aux membres du G∴O∴ mais quel ne fut pas l'étonnement général lorsque le F∴ BENOU, voulant revoir un passage, s'écria : [« Mais je n'y comprends rien; ces statuts sont en italien. F∴ GASTEBOIS, je vous fais mon sincère compliment sur votre grande facilité à traduire l'italien] ».[3]

Il n’y a pas d’écrits sur les raisons qui ont déterminé le choix d'un rite en 90 degré, cependant à une époque où la maçonnerie s’organise et se structure, la symbolique des nombres ne devrait malheureusement pas suffire à nous empêcher de pressentir l’idée peu initiatique sous-jacente à ce choix. Mais, pour les plus optimistes d’entre nous, peut-être qu'une petite surinterprétation pourrait nous permettre de remarquer qu’un compas ouvert à 90 degrés ressemble à une équerre, pouvant justifier l’idée que l’esprit (compas), après avoir réalisé l’œuvre, puisse parvenir à s’assimiler complètement au corps (équerre) pour ne former qu’Un, objectif désigné des ARCANA ARCANORUM et de l’hermétisme ; à chacun de choisir…

JOLY-GABORRIA-GARCIA-RAGON et le tuileur d’Alençon

Donc pour éclairer ce difficile sujet des ARCANA ARCANORUM, il nous faut partir des seules vraies spécificités du rite qui nous soient parvenues en France, c’est-à-dire le tuileur des ARCANA ARCANORUM lui-même, dont la version la plus ancienne et complète se trouve dans le fond GABORRIA de la Bibliothèque d’Alençon [4]. En effet, il n’existe pas de rituel ni d’initiation connus venus d’Italie datant de cette époque et à cet égard, il faut absolument relever la pathétique justification de Jean-Marie RAGON pour expliquer qu’il n’a rien d’autre à fournir que les tuileurs. Parlant de sa rencontre avec les FF∴ BEDARRIDE et d’un diplôme du 70ème degré par lui reçu, RAGON écrit en bas de page :

« Ce bref peu regrettable était, avec beaucoup de manuscrits maçonniques et autres documents intéressants que je regrette encore, renfermés dans une cassette qui tomba dans la mer pendant mon voyage aux États-Unis, et pour lequel je quittai le Havre le 20 février 1820. En mars, entre la Jamaïque et Saint-Domingue, nous subîmes un calme plat qui, pendant 22 jours, voulut bien nous permettre, à l'aide du courant de ce beau canal, de nous avancer de trois lieues (12 kilomètres). En entrant dans le golfe du Mexique, le capitaine réunit ceux d'entre nous qui avaient des objets de valeur, et nous recommanda fortement de les sortir des caisses pour les serrer dans les cachettes du bâtiment qu'il mettait à notre disposition, et de faire ainsi la part des pirates redoutés de Christophe, dont il appréhendait l'attaque pendant la nuit, il en résultat une sorte de tohu-bohû pendant lequel ma cassette disparut ».[5]

Puis à Propos des explications du tuileur des ARCANA ARCANORUM :

« Cette explication et les développements des degrés 87, 88 et 89, qui forment tout le système philosophique du vrai rite de Misraïm ; lequel satisfait l'esprit de tout maçon instruit, tandis que ces mêmes degrés, chez les FF∴ BEDARRIDE, sont une dérision frauduleuse née de leur ignorance, étaient renfermés dans la cassette perdue en mer (F. ci-dessus, p. 237). Nous les regrettons pour l'histoire scientifique de cette maçonnerie gigantesque, qui, réellement, n'a que ses quatre derniers degrés de Naples » [6].

Nous nous rangeons en cela à l’avis éclairé du comte Gastone VENTURA [7] sur la valeur qu’il convient d’accorder aux propos de Jean-Marie RAGON concernant cette cassette ; d'une part cette histoire paraît assez rocambolesque et peu crédible, d’autre part, l’étude d’un tel dépôt aurait dû laisser quelques traces dans les souvenirs de RAGON, ce qui aurait pu lui permettre d’en parler un minimum afin de donner crédit à l’existence de ces documents ; or dans aucun de ses écrits RAGON ne mentionne le contenu « exceptionnel » de ce qui était censé s’y trouver. Cette cassette n’a sans doute jamais existé.

Depuis cette période-là, en raison du refus du Grand Orient de France d’intégrer le Misraïm (échelle de Naples) des Frères JOLYGABORRIA et GARCIA, il n'a plus subsisté que le régime des Frères BEDARRIDE. Il faudra attendre 1930 pour que de nouveau nous entendions parler du « Régime de Naples ». Près d’un siècle plus tard donc, des rituels maçonniques pour les ARCANA ARCANORUM accompagnés d’un cours professé par Armand ROMBAUTS voient le jour. Nous ne nous pencherons pas sur les conditions dans lesquelles la filiation belge, à qui l’on doit ces rituels, s’est créée ; retenons seulement que les rites de Misraïm et de Memphis-Misraïm se voient pourvus, sur les bases des anciens tuileurs de l’Echelle de Naples, des premiers rituels connus pour les ARCANA ARCANORUM, accompagnés des interprétations tirées du système pythagoricien de l’OHTM. Les fameux « Syllabi », aujourd’hui disponibles sur internet, constituent ces cours pythagoriciens  restés assez discrets dans le milieu égyptien jusqu’à ce que Jean-Pierre GIUDICELLI de CRESSAC BACHELLERIE [8] reparle des ARCANA ARCANORUM comme relevant d’une voie mystérieuse. En effet, cette annonce poussa tous les Grands Maîtres à se demander de quoi il s’agissait et à se raccrocher aux premiers textes venus comportant la mention ARCANA ARCANORUM pour avoir quelque chose de consistant à fournir et donc en l’occurence, les textes de ROMBAUTS.

C’est ainsi qu’aujourd’hui, le système ROMBAUTS est encore ce qui est transmis à peu près partout au passage du 90ème degré, c’est-à-dire après un rituel symboliquement assez léger et dont on serait bien en peine de tirer quelque chose qui puisse mériter, selon l’échelle des grades de Memphis-Misraïm ou de Misraïm, au moins vingt ans de maçonnerie pour les recevoir [9].

arcana codsL’hystérie fut telle, que malgré le contenu pourtant très commun des ARCANA ARCANORUM de ROMBAUTS, des Frères italiens ont pensés qu’il serait préférable de traduire ces textes en italien puis de les coder afin qu’ils ne soient pas divulgués. Il y a, à cet égard, quelque chose d’assez ironique puisque ce codage fut gardé tellement secret que ceux qui ont reçu les textes n’ont parfois pas eu la clé de déchiffrement. C’est ainsi que, persuadé d’avoir quelque chose d’extraordinaire, certains frères se sont transmis des "Arcana codés" qu’ils ne pouvaient déchiffrer et dont ils pensaient qu'ils étaient plus authentiques que ceux de ROMBAUTS, sans savoir que précisément, leurs textes codés étaient ceux de ROMBAUTS !!!

Plus récemment, certains « filous » de la maçonnerie ont essayé de propager de nouveaux rituels, mais il s’agit à chaque fois de rituels très personnels et sans autres fondements que la perspective de celui qui les a rédigé, manifestant très souvent une sous-culture affligeante. On trouve ainsi des rituels bizarroïdes avec du vaudou, d’autres où l’on construit une pyramide astrale ; tout cela est assez ridicule et n’a rien à voir avec le système des ARCANA ARCANORUM.

Si nous ne voulons pas aller trop loin en raison de la période de profanation que nous traversons, nous pouvons cependant proposer l’analyse de certains éléments concrets afin de ne pas rester dans l’affirmation gratuite et mettre en perspective un certain nombre de détails qui, nous le pensons, n’ont jamais été présentés ainsi et qui nous permettront de retrouver le fil d’Ariane.

Organisation réelle du tuileur des Arcana Arcanorum

Le travail auquel nous nous sommes livrés ici nécessite un court préambule. Nous avons pris le parti de faire reposer notre analyse sur le tuileur original de l’échelle de Naples directement. Nous avons présupposé que puisqu’il était le plus authentique sur le plan de l’histoire, il devait l’être tout autant sur le plan du symbolisme aussi pauvre soit-il, puisqu’il s’agit d’informations reproduites d’après les instructions prises directement de Naples. Dès lors, notre raisonnement a consisté à étudier ce tuileur de près, à le comparer à d’autres tuileurs du rite plus récents (notamment pour montrer les différences) ainsi qu’au tuileur des BEDARRIDE que l'on rejette un peu trop rapidement comme il apparaîtra. Sur le plan de la symbolique, nous avons présupposé aussi que si ces grades avaient un véritable fond doctrinal, ils devaient avoir une logique propre, des symboles organisés selon une approche spécifique et inévitablement pensés avec précision et non avec des lieux communs symboliques comme c’est le cas pour remplir des rituels de second plan comme il en existent de nombreux à cette époque. Nous avions pourtant remarqué en première lecture que les tuileurs semblaient ne pas répondre à ces critères, par exemple que des informations symboliques n’avaient pas été apportées sur des points pourtant très importants. La question à laquelle il s’est agit de répondre a été, est-ce que ces tuileurs ont un fond bien pensé et organisé ou sont-ils là pour finir la pyramide administrative ? Nous avons donc balayé ici un certain nombre d’éléments qui, nous croyons, permettent de répondre à cette question, d’ailleurs avec quelques surprises …

Le nom des Grades

Nous devons remarquer une première chose concernant les degrés terminaux originaux du Rite de Misraïm (échelle de Naples). Les grades 87, 88 et 89, ont pour dénomination « Souverains Grands Princes » et le 90, « Souverain Grand Maître absolu ». Aujourd’hui, la plupart des rites égyptiens reprennent des noms de grades issus d’autres nomenclatures, par exemple du rite de Memphis, ou encore du Memphis-Misraïm de YARKER etc.

Rite de Misraïm originel (échelle de Naples - Arcana Arcanorum)

  • 87e Souverain Grand Prince (S∴G∴P∴D∴S∴G∴C∴D∴S∴P∴D∴ 87e Degré)
  • 88e Souverain Prince (S∴P∴D∴S∴C∴D∴ 88e Degré)
  • 89e Souverain Grand Prince (S∴G∴P∴D∴S∴C∴G∴D∴ 89e Degré)
  • 90e Souverain Grand Maître Absolu

Rite de Memphis de Jean-Etienne MARCONIS de Nègre (1836)

  • 87e Grand Régulateur Général
  • 88e Sublime Pontife de la Maçonnerie
  • 89e Sublime Maître du Grand Œuvre
  • 90e Sublime Chevalier du Knef

Rite de Memphis-Misraïm de John YARKER le plus répandu et repris en France (1881-83)

  • 87e Sublime Prince de la Maçonnerie
  • 88e Grand Élu de la cour Sacrée
  • 89e Patriarche de la Cité Mystique
  • 90e Patriarche Sublime Maître du Grand Œuvre

Nous devons remarquer que ces dénominations sont intéressantes parce qu’elles ont le mérite d’égyptianiser un peu ces grades mais qu’elles sont complètement étrangères au rite original de Misraïm. Par la suite, les rituels/tuileurs ont régulièrements été modifiés et réécrits (quand il y en avait !). Voici par exemple les « tableaux » élaborés à partir des descriptions publiées par John YARKER qui permettent de voir l’écart symbolique avec les tuileurs orignaux de Misraïm.

Tableau John Yarker

Tableau 87ème degré John Yarker

Grade non pratiqué
Tableau 88ème degré John Yarker

Tableau 88ème degré John Yarker

Grade non pratiqué
Tableau 89ème degré John Yarker

Tableau 89ème degré John Yarker

Grade pratiqué
Tableau 90ème degré John Yarker

Tableau 90ème degré John Yarker

Grade pratiqué

Ces tableaux n'ont pas été dessinés par John Yarker, il s'agit d'une interprétation libre reprise sur une source internet.

On peut en effet y voir par exemple des différences comme l’œuf ailé ou Kneph au 90ème degré qui ne fait pas partie des tuileurs de Misraïm, car il est issu de l’appellation du 90eme degré de Memphis de MARCONIS [10]. Les colonnes et l’arche au 88ème, la formule ordo ab chaos, le rajout de figures égyptiennes au 89e etc. On retrouve cependant une référence plus intéressante avec les couleurs : noir-vert-rouge pour le 87, bleu pour le 88 qui correspond au symbole de l’eau (le temple est normalement couleur vert d’eau dans l’échelle de Naples) mais aussi à la couleur de la Robe au 88ème, couleur rouge pour le 89ème.

En 1930, lorsque les Frères Belges ont souhaité revenir à l'échelle de Naples, ils n'ont pas ménagé YARKER et ses grades dans leur cours sur les ARCANA ARCANORUM, par exemple citant WAITE dans leur "Syllabus N° 3 - Comparaison du régime de Naples avec les autres Rites de L'Echelle Egyptienne" ils reprennent : 

"puérils, enfantins, indignes de la maçonnerie" et inventés de toutes pièces par un faiseur de rite »

Puis ils ajoutent :

Nous voilà bien loin des précisions logiques et traditionnelles du Régime de Naples. Le vrai MISRAIM brille de tous ses feux lorsqu'on le compare aux copies illogiques, dépourvues de traditions, de ses copistes maladroits et incompétents.

En France, sans être aussi vindicatif que nos Frères belges, nous devons admettre que le rite s’est considérablement transformé au fur et à mesure. Avec la fusion du rite de Misraïm au rite de Memphis, les appellations ont été adaptées et des rituels de toutes sortes ont vu le jour ; il serait d'ailleurs sans doute difficile d'essayer de les répertorier exactement. Remarquons cependant que l’appellation ARCANA ARCANORUM avait disparu depuis longtemps, preuve s’il en était besoin que cette question leur était à tous très étrangère …

Dans la version originale des tuileurs, c’est-à-dire telle que celle que l’on peut trouver à la bibliothèque d’Alençon, par ailleurs conforme à celle publiée par RAGON, il n’y a rien de tout cela, par conséquent, nous proposons de nous en tenir aux informations originales pour voir ce qu’il est possible de leur faire dire.

Le 87ème degré – Clé du mystère des Arcana Arcanorum

Un point crucial qu’il faut éluder, c’est l’organisation réelle des quatre derniers degrés et plus particulièrement le 87ème. Celui-ci tient une place singulière que l’on peut deviner grâce à la lecture du tuileur original. On s’aperçoit en effet qu’en comparaison des trois derniers, le 87ème degré est très détaillé tandis que les 88, 89 et 90ème degrés sont beaucoup plus pauvres en informations.

Le 87ème degré comporte trois temples de couleurs différentes et sont éclairés de façons distinctes soit :

  • 1er temple de couleur noir avec 1 bougie;
  • 2ème temple de couleur vert avec 3 bougies;
  • 3ème temple dédié à la symbolique du feu (couleur rouge) avec 72 bougies.

Autre particularité, ce grade est, comme on peut le voir sur les clichés, séparé des 3 derniers ou plutôt devrions nous dire "distingué".

Manuscrit Arcana Arcanorum (1812-1815)

Manuscrit du 87ème degré (1812-1815)

Premier degré de la 17ème classe mais séparé des 3 derniers
Manuscrit Arcana Arcanorum (1812-1815)

Manuscrit des 3 derniers degrés(1812-1815)

17ème et dernière classe du rite

A l’inverse du 87ème, les grades 88, 89 et 90 sont moins généreux en informations et symboles. Par exemple, on ne connait pas le nombre de bougies qui éclairent le temple du 88ème degré ni celui du 89ème degré ; on ne connaît pas non plus l’âge maçonnique de ces grades. Or ces détails constituent en principe des éléments symboliques de première importance et on ne peut se résoudre à penser que les ultimes degrés ne possèdent point de précisions sur ces éléments, surtout si l'on prétend qu'ils renvoient à un corpus d'enseignements hermétiques.

Cette complexité du grade 87 qui contient trois temples, au regard des 3 derniers degrés; le fait qu’il en soit distingué mais qu’il soit dans le même temps le tout premier de la 17ème et dernière classe, le fait que les descriptions des temples soient plus fournies ; tout cela indique selon nous que ce grade avait bien une place spéciale et qu’il avait très probablement vocation à être pratiqué rituellement. Il nous faut donc comprendre comment tout cela était articulé.

Si nous prenons le temps de bien analyser le contenu des divers grades afin de les comparer entre eux, on remarquera de curieuses particularités :

Par exemple, si on compare le 88ème degré avec le 87ème qui comprend trois temples, on s’apercevra que le 2ème temple du 87ème degré propose une symbolique qui permet au 88ème degré de s’y imbriquer sans difficulté. Ensuite, si on fait la même chose avec le 89ème degré, on s’apercevra alors avec surprise que celui-ci s’imbrique parfaitement mais cette fois avec le 3ème temple du 87ème degré et tout aussi naturellement. C’est là une chose très étrange mais la raison en est simple, c’est que les deuxième et troisième temple du 87ème degré sont ceux qui servent au passage des grades 88 et 89 ; et si les divers symboles de ces grades correspondent parfaitement aux deux temples du 87ème degré, c’est tout simplement que le 87ème degré était le cœur « opératif » du système et que tout était destiné à y être transmis en une ou plusieurs étapes (Les temples), répondant ainsi à notre interrogation de cette prédominance de la place du 87ème degré.

Dès lors, l’âge maçonnique qui n'est indiqué que pour le 87ème degré doit être compris comme étant celui de la série complète, ce qui explique pourquoi il n’est pas précisé dans le tuileur des 88e et 89e degrés. On aurait en effet pu conclure trop vite que l'information en était absente. De même, l'éclairage symbolique qui est absent de la description des 88e et 89e degrés doit être recherché dans celui des 2ème et 3ème temple du 87ème degré. Là encore, cela justifie pourquoi les lumières ne sont pas mentionnées dans les tuileurs pour ces grades. Tous ces éléments donnent de la cohérence au fait que les trois premiers grades ont sensiblement la même appellation de « Souverain Grand Prince » ou « Souverain Prince », car il s'agit bien d'un même "système". Si on peut observer bien-sûr quelques différences qui nous permettent de différencier les grades, ces étranges particularités nous informent cependant sur l'intime relation que ces grades entretiennent entre eux au point que nous serions presque tentés de les assimiler les uns aux autres. Ainsi, la meilleure conclusion qui permette de résoudre ces éléments paradoxaux est à notre avis est de considérer ces grades comme une progression, un développement unique mais marquée par des étapes distinctes, un peu comme le sont les voyages du premier degré d’apprenti que l'on pourrait symboliquement réaliser en plusieurs fois.

Mais nous devons relever quelque chose de plus important encore. Si nous venons en effet de remarquer que l’illumination des temples n’est pas indiquée pour les grades 88 et 89 malgré l’importance d’une telle information - cela parce que nous pouvons les retrouver dans les temples correspondant du 87ème degré - nous devons remarquer avant tout que ces lumières ne se contentent pas de combler un vide, elles viennent soutenir profondément la logique symbolique de ces grades, ce qui démontre bien qu'il ne s'agit pas de coincidences.

C’est ainsi que le 2ème temple du 87ème degré est vert, même couleur que le temple du 88ème degré. Il comporte trois lumières tandis qu’on précise que la batterie au 88ème degré est de trois coups.

Le troisième temple du 87ème degré est encore plus significatif concernant son lien avec le 89ème degré. Tout d’abord on remarquera que les deux temples ont en commun le thème de la théurgie puisque le 87ème degré a son troisième temple éclairé de 72 bougies, tandis que le 89ème degré à pour mot sacré Uriel. La série des 72 anges ainsi que celle des 7 à laquelle appartient Uriel, vont de pair dans la pratique de la théurgie, c’est-à-dire dans l’art de « communiquer avec les dieux », d’ailleurs le 89ème introduit le grade en ces termes :

"On donne dans ce Gr∴ qu’on peut appeler le dernier de la Maç∴ du Rit de Mysraïm, une explication développée des rapports de l’homme avec la Divinité, par la méditation des Esprits célestes. Ce Gr∴ le plus étonnant et le plus Subl∴ de tous exige la plus grande force d’esprit, la plus grande de pureté de moeurs et la foi la plus absolue."

Mais ce n'est pas tout. On remarquera avec intérêt que le mot sacré du 89ème degré est « Jéhovah », tandis que l’on pourra se rappeler qu'au 87ème degré, le troisième temple comporte deux cartouches avec l’inscription « Jéhovah », l’un au-dessus du trône, l’autre au-dessus de l’entrée du temple. Mais la signification spécifique donnée au terme « Jéhovah » dans ce grade renforce encore le lien puisque l'on peut lire dans le tuileur du 87ème degré : « signe de la création éternelle et du feu vital de la nature ». Or Uriel, qui est le mot de passe du 89ème degré signifie « feu de Dieu » ou « lumière de Dieu », il y a là une cohérence et une imbrication parfaite entre le troisième temple et le 89ème degré, tant au niveau de ce qui se trouve physiquement dans le temple que dans le sens des symboles. Il est à noter aussi que ces définitions nous sont offertes par les tuileurs eux-mêmes, elles ne relèvent pas de notre interprétation personnelle.

Même si les tuileurs ne le précisent pas explicitement, on devine que la couleur du temple du 89ème degré et/ou du troisième temple du 87ème degré est le rouge, comme l’avaient d’ailleurs aussi deviné les Frères Belges.

En ce qui concerne les applaudissements et les batteries, le 87ème degré n’a qu’un seul coup faisant écho à la lumière unique du temple noir. Pour le 88ème ils sont de trois coups tandis qu’il y a dans le temple trois lumières. Pour le 89ème degré, ils sont au nombre de 7 et ne correspondent donc pas, comme pour les autres grades aux lumières qui éclairent les temples. En fait ce n’est pas une contradiction, c’est juste qu’il aurait été difficile d’applaudir 72 fois, tandis qu’il était plus simple d’applaudir 7 fois, en faisant référence aux 7 anges dont fait partie Uriel qui occupe une place majeure dans ce grade et qui partage d’autre part une même nature symbolique avec les "72" qui éclairent le temple. La logique est donc parfaitement respectée.

Que le lecteur prenne le temps, avant d’aller plus loin, de se reporter aux tuileurs que nous avons ajouté en annexes, qu’il examine point par point ce que nous avons écrit et il verra à quel point les grades 88 et 89 s’insèrent parfaitement comme les pièces d’un puzzle dans le 87ème degré. A ce jour, nous ne connaissons qu’une filiation où les rituels correspondent à cette organisation symbolique.

Par conséquent le tuileur est bien complet, il ne manque pas d'informations essentielles, elles ont justes été reproduites par écrit sans indication ni instruction pratiques, si bien que depuis des années le rapprochement entre les temples du 87ème degré et les deux grades suivant n'avait pas été remarqué. Pourtant, quelque chose aurait pu mettre sur la piste, mais il faut chercher l'information du côté des BEDARRIDE.

Le 87ème degré des Frères BEDARRIDE

Le système Appelé ARCANA ARCANORUM semble donc bien être un tout indissociable, sans doute parce qu’il s’agit d’un processus linéaire qui fut très probablement pensé en une seule fois à l’origine, c’est en tout cas ce que l’on pourrait conclure après ce que nous venons de faire remarquer à propos de l’insertion des grades 88 et 89 dans les temples du 87ème degré. Cependant, ce système unique a été "pédagogiquement" découpé pour devenir la « Scala Napoli » ou « échelle de Naples », échelle à 4 degrés comme pourrait par exemple être découpée en plusieurs cérémonies l’initiation du grade d’apprenti avec ses 4 éléments : le cabinet de réflexion et les 3 « voyages » (87ème degré + (88,89,90))[11]. Retenons en tout cas que si on choisit de penser les choses dans leur linéarité, nous devons donc avoir un temple pour chaque étape, soit 4 en tout, détail qui va s'éclairer très bientôt.

Si l’on s’en tient aux divers écrits au sujet des ARCANA ARCANORUM, seul le Comte Gastone VENTURA, qui fut Grand Maître du Grand Sanctuaire Adriatique, affirme que les BEDARRIDE auraient bien été dépositaires de ce système mais que, par prudence, ils auraient préféré inventer de nouveaux contenus pour ces grades afin de ne pas diffuser le système authentique.

« Nous soutenons que le tuileur des quatre derniers degrés exposé par les BEDARRIDE, était un tuileur altéré artificieusement car les ARCANA ARCANORUM, en tant que tels, sont mystères, et donc secrets. Cette affirmation est établie par le fait qu’aujourd’hui encore ce tuileur et son explication sont rigoureusement cachés et par le fait qu’à Bruxelles, où le Rite fut introduit en 1817, existe encore une partie de ses archives qui inclut les statuts parus le 5 avril 1818, plusieurs diplômes et un tuileur manuscrit sur parchemin contenant notamment les ARCANA ARCANORUM, avec une écriture identique à un document plus ancien, remontant au moins à 1780-85 »[12]

Cette affirmation de VENTURA pourrait bien paraître gratuite, mais deux éléments factuels plaident selon nous en ce sens.

Si on part de l’hypothèse de VENTURA selon laquelle les BEDARRIDE ont reçu le dépôt mais créé de faux grades, il est vrai que l'on peut être interpellé par quelques détails au regard de ce que nous avons relevé sur l’organisation des temples du tuileur de Naples. Tout d’abord lisons l’analyse très critique du tuileur des BEDARRIDE par les Frères belges Armand ROMBAUTS et Jean MALLINGER car elle est tout à fait intéressante [13]:

b) décors : Seul le 87° degré a 4 temples, dont voici les couleurs :

1) rouge; 2) bleu céleste; 3) cramoisi; 4) blanc.

Ces temples n’ont pas de destination initiatique car :

1) le temple rouge s’appelle : Corps de garde, salle des gardes ou couvreurs;

2) le temple bleu-céleste s’appelle : Chancellerie ou salle du secrétariat et des archives;

3) le temple cramoisi s’appelle : Salle des Finances (sic) ou de la Trésorerie.

4) quant au temple blanc, il n’est que la salle des séances administratives du Suprême Conseil.

Ce temple sert aux 4 derniers degrés; il n’en existe pas d’autre dans ce régime. On peut en déduire qu’il n’y a pas dans ce régime d’initiation véritable mais simplement des tenues de gestion du Rite.

Ce qui est important pour nous ici, c’est la remarque selon laquelle les quatre temples du 87ème degré ont pour fonction de servir aux quatre degrés. En effet, nous nous retrouvons ici dans une configuration identique à celle que nous avons fait apparaître à propos de l’Echelle de Naples dont on vient de voir qu’elle se déroule de la même manière en 4 étapes ou temples. Les BEDARRIDE décrivent un 87e degré à quatre temples, l'échelle de Naples un 87ème à trois temples (+ le 90 = 4). Il y a là une coïncidence troublante entre les deux tuileurs qui pourrait valider l’hypothèse de VENTURA. En effet, si on se met à la place des BEDARRIDE, on peut facilement imaginer qu'ils n’avaient pas prévu que nous aurions un jour à discuter de ces aspects et donc, il est tout à fait possible que pour masquer les vrais grades ils se soient contentés de modifier les décors sans remettre en cause l’aspect procédural qui serait ainsi resté conforme à l’échelle de Naples. C’est en effet très efficace, suffisant et logique.

D’ailleurs ce qui est assez étrange, c’est que les deux tuileurs ont voilé la réalité de deux manières différentes mais complémentaires. Celui des BEDARRIDE a changé tous les décors et les symboles mais gardé en clair l’organisation des 4 temples, tandis que le tuileur de Naples a gardé les bons décors et les symboles mais en restant ambigu sur l’organisation des temples, et donc en brouillant les cartes du processus. D’une certaine manière, les détails de l’un éclairent involontairement ceux de l’autre. Cela dit, bien que cela soit troublant, gardons à l’esprit que nous restons dans le cadre d'une hypothèse.

Un deuxième élément nous paraît cependant plus intéressant et pourrait donner du crédit à cette première analyse.

Le « Sceau Secret » des BEDARRIDE et la "Scala Napoli"

Dans le tuileur de Naples, il est précisé au 87ème degré que la signature est une « maison de pierre quarrée sur laquelle repose les bases de 4 triangles » :

signature arcana

Il n’y a aucune précision concernant les autres grades d’où l’on en déduit que la signature est la même pour les autres indistinctement, ou bien qu’elles n’ont pas été précisées ce qui est peu probable. D’ailleurs, sur le document manuscrit d’Alençon, on retrouve cette signature en haut de la page concernant le 90ème degré accolé à la signature du 77ème degré ce qui semble bien confirmer que la signature soit unique et nous renvoie aussi à la logique de l'âge qui est le même pour tous les grades : "le premier du monde".

signature arcana02

Les Frères BEDARRIDE, quant à eux, ne proposent pas de signature mais parlent plutôt de "signe hiéroglyphique" dont on peut voir qu'il évolue avec le grade. Or, ce qui est intéressant, c’est que si on continue sur l’hypothèse que les BEDARRIDE ont bien possédé ces grades mais les ont voilé, on se rend compte que sur ce point aussi ils semblent ne pas avoir transformé la source car on va découvrir que cette progression hiéroglyphique correspond bien plus au tuileur de l’échelle de Naples - qu’il ne sont pas censés connaître -  qu’à celui qu’ils ont créé. Ce point pourrait conforter la thèse de VENTURA, voyons plutôt : s’appuyant sur la description du tuileur des Frères BEDARRIDE, voici ce que reproduit Vuillaume dans son tuileur, publié en 1820:

signatures arcana vuillaume

La logique de la graphie nous permet de montrer que le 87ème degré pour les BEDARRIDE est bien la base d’un système qui se prolonge dans les trois autres en se complexifiant, ce qui est conforme à l’idée d’un processus unique pour lequel nous plaidons – Paradoxalement, et sans doute sans avoir fait le rapprochement, les Frères Belges en 1934 reprendront le glyphe du 90ème des BEDARRIDE comme symbole de ce qui est devenu ce que l’on appelle aujourd’hui le « sceau secret » du 90ème degré et cela bien qu’ayant vigoureusement rejeté les grades fabriqués par les BEDDARIDE. Mais nos Frères Belges ont eu de la chance, car bien qu’il s’agisse d’un glyphe du système BEDDARIDE, c’est à dire des « faux » grades, nous allons voir que cette série de « signes hiéroglyphiques » correspond en fait à la transcription graphique du contenu du tuileur des ARCANA ARCANORUM. Il est donc très probable que grâce à cela nous puissions dire que les BEDARRIDE avaient connaissance de l’échelle de Naples, notre parrallèle entre les deux échelles sur la progression en quatre temples devenant ainsi un peu plus solide.

Sans dévoiler le sens précis de ces symboles, on pourra remarquer que le 87ème degré se caractérise par des symboles carrés, un point en son centre symbolisant le principe lumineux non manifesté (la lanterne sourde). Le 88ème se complexifie par l’apparition d’un cercle autour, à l’intérieur le point est devenu un yod (dans les originaux ça reste un point). Cela se poursuit ainsi jusqu’à trois cercles et un yod flamboyant renvoyant à la réalisation du "Corps de Gloire" dans la Maison de pierre carrée dont la symbolique saturnienne n’aura échappé à personne. Or, cette progression est la traduction graphique des symboles qui décorent les temples de l’échelle de Naples que les BEDARRIDE n’étaient pas censés connaître à en croire RAGON et ses amis, non l'échelle des grades de ces derniers.

Il y a eu depuis quelques adaptations graphiques mineures depuis cette époque, mais le début et la fin de cette progression reste malgré tout encore la même, la voici nous pensons dévoilée dans sa version « moderne » pour la première fois :

signature arcana04

Nous ne nous étendrons pas trop sur les détails, mais voici comment il faut comprendre la construction du sceau des BEDDARIDE, toujours en gardant à l’esprit qu’il s’agit en réalité du « Sceau Secret » de l’échelle de Naples ou ARCANA ARCANORUM :

Arcana 87

Symbole exotérique du 87ème degré

(Temple Noir carré)
Partie du sceau correspondant au tableau exotérique du grade 87.
 
Selon le Tuileur Original de Naples, le 87ème degré comporte 3 temples. Je rappelle ce que nous écrivions à propos des grades 88 et 89, c’est-à-dire que les deuxième et troisième temple du 87ème degré sont en réalité ceux qui servent au passage des grades 88 et 89. La première partie du sceau ne reprend donc que le premier temple noir.

Le premier temple « est noir et représente le chaos », « éclairé par une seule bougie » (unité), l’âge «le premier du monde» (unité), la batterie «un coup » (unité). Le signe du grade est de «lever les bras au ciel » (concrètement dans la position de la lettre upsilon). Le symbole du Grade est «une maison de pierre carrée ». Ainsi le tableau simplifié est le suivant : un carré noir (ou vide) avec un point en son centre au milieu d’un upsilon.
Symbole exotérique du 88ème degré

Symbole exotérique du 88ème degré

Temple Vert ovale (1er cercle)

Partie du sceau correspondant au tableau exotérique du grade 88 (2eme temple du 87).

Le deuxième temple du 87ème degré "est vert", correspondant en réalité à l’initiation au 88ème grade dont le temple est "de forme ovale" (stylisé par le cercle). Il comporte "3 flambeaux disposés en triangle". Au 88ème degré le temple est "vert d’eau" et "la batterie est de 3 coups". Avoir passé l’épreuve du temple noir est symbolisé par le premier cercle qui l’entoure.

Symbole exotérique du 89ème degré

Symbole exotérique du 89ème degré

Temple Rouge (2ème cercle)

Partie du sceau correspondant au tableau exotérique du grade 89 (ou 3eme temple du 87).

Au troisième temple, le 87ème degré comprend "72 lumières" réparties selon une configuration précise et correspond à l’initiation du 89ème degré en lien avec l’utilisation du « feu de Dieu » (Uriel - couleur rouge). Avoir passé l’épreuve du temple vert est symbolisé par un deuxième cercle. (Forme du temple non précisée dans les tuileurs)

Symbole exotérique du 90ème degré

Symbole exotérique du 90ème degré

Temple blanc Rond (3ème cercle)

Partie du sceau correspondant au tableau exotérique du grade 90

Pas de temple, pas de couleur ou alors un "Temple rond" de couleur blanc. Avoir passé l’épreuve du temple rouge est symbolisé par un troisième cercle.

Ce temple est en lien avec l’Orient éternel et les mystères d’Isis et d’Osiris (Isis et Osiris sont les mots de passes de grade), raison pour laquelle il n’y a ni signe ni attouchement, et que le titre du grade est celui de Souverain Grand Maître Absolu. En fait il correspond à la réalisation ou adeptat entamé dans les trois grades précédents. Cependant, ce grade comporte une explication théorique supplémentaire sur la nature de la voie hermétique entamée en pratique dans les trois grades précédents.

Si l’on assemble en superposant les quatre figures symboliques exotériques des grades de l’échelle de Naples, on obtient le sceau dit « secret » du rite. Comme on peut le constater, la superposition des symboles du tuileur de l’échelle de Naples nous donne la construction parfaite du symbole du 90ème degré du tuileur des BEDARRIDE

90ème degré des Bedarride

Sceau des Bedarride

90ème degré des Bedarride
Sceau secret du Rite

Sceau secret du Rite

correspond à l'échelle de Naples

Ce n’est sans doute pas suffisant pour affirmer que les BEDARRIDE ont bien reçu ces grades, mais il faut reconnaître qu’avoir « fabriqué » une signature pour un 90ème degré inventé de toute pièce qui comprend tous les symboles majeurs de l’échelle de Naples qu’ils n’auraient soi-disant jamais reçu est une idée qui mérite que l'on y réfléchisse un peu plus.

La question que l’on pourrait se poser est : pourquoi les Frères JOLYGABORRIA et GARCIA ont-ils omis ces détails dans leur propre tuileur ? Ont-ils vraiment reçu le dépôt symbolique complet ? Se sont-ils méfiés du Grand Orient et de RAGON (qui ne se distingue pas par son honnêteté ) en produisant un tuileur « en clair » mais légèrement tronqué ? A vrai dire, tout est possible.

De l’idée de progression des grades (Arcana Arcanorum)

Le propos sur le « Sceau Secret » du rite est déjà édifiant sur la démonstration d’une progression, cependant, il faut savoir que les « tableaux » réels sont plus complets et dévoilent un peu plus explicitement le contenu des grades originaux. De même les décors pendant les initiations permettent de mettre en avant certains aspects ésotériques destinés à être commentés, par exemple les 72 bougies placées et illuminées dans un ordre spécifique en relation avec les « Temps de la Nature » [14].

Un observateur averti remarquera aussi la progression symbolique particulièrement intéressante des nombres pendant les quatre degrés.

  • 87 : 1 coup, une lanterne sourde, âge le premier du monde. Ce grade est en lien avec le nombre 1;
  • 87b ou 88 : trois lumières, trois coup. Ce grade est en lien avec le nombre 3;
  • 87c ou 89 : sept coups, ange Uriel en lien avec une série de sept génies utilisés en lien avec les 72. Ce grade est en lien avec le nombre 7;
  • 90 : pas de batterie ou lumière, cependant le tuileur précise la décoration du temple « où se trouvent dépeints collectivement l’Univers, la terre et les mondes qui l’entourent. », cette référence symbolique nous renvoie au zodiaque et donc au nombre 12. Quoique la référence « déterministe » des influences zodiacales en rapport à un temple censé représenter l’absolu indéterminé puisse paraître contradictoire.

Origine symbolique du « sceau secret »

Le « Sceau Secret » du Rite ne nous a pourtant pas encore tout révélé. En effet, pour qui a un peu de culture maçonnique des autres rites, ce symbole n’est pas tout à fait inconnu puisqu’on peut le retrouver à une place beaucoup moins prestigieuse. En l’occurrence, ce symbole occupe la place principale dans le grade de « Maître Parfait » qui est devenu le cinquième degré du REAA après avoir occupé la place de 4ème degré. Il deviendra d’ailleurs le « Maître discret » dans certaines branches de Memphis-Misraïm.

Voyons plutôt :

Comme on l’a vu à propos des signatures des quatre derniers degrés de Misraïm, il est précisé très exactement dans le tuileur de l’échelle de Naples la description suivante :

La signature, une maison de pierre quarrée figurée, sur laquelle reposent les bases à 4 triangles et au milieu un point qui signifie le monde.

87 signature

Nous avons aussi vu que la progression dans les quatre temples du Régime de Naples nous permet de construire le "Sceau Secret" complet fourni par les BEDARRIDE.

90 signature

Mais un étudiant attentif aurait pu se poser la question : qu’est-ce qu’une maison de pierre carrée sinon une pierre cubique ? Et si en plus on replie les bases des quatre triangles du glyphe, ce que nous obtenons ne devient-il pas plus précisément une pierre cubique à pointe, symbole maçonnique central s’il en est ?

signature pierre cubique

Or c’est ici que le sujet devient intéressant, parce que le symbole des trois cercles entourant une pierre cubique à pointe avec en son centre la lettre yod nous offre le symbole du « Maître Parfait » que l’on retrouve figuré de cette façon dans le temple:

5eme degre memphis misraim

Sur cette représentation on ne voit pas l’obélisque posé sur le dessus car il est placé uniquement pour l’initiation, obélisque qui renferme le secret du cœur d’Hiram tandis que la pierre cubique représente le monde. C’est là une proximité avec le rite écossais qui n’avait jamais été remarquée et il ne fait aucun doute que ce symbole a été repris volontairement pour voiler le mystère des quatre derniers degrés du rite de Misraïm.

Pour s’en convaincre, il suffit d’imaginer le symbole vu du dessus, pyramidion ouvert, et nous obtenons très exactement le symbole du 87ème degré du régime de Naples entouré de trois cercles, c’est-à-dire le symbole du 90ème degré des Frères BEDARRIDE.

Axel KAROL

[1] Ordre pythagoricien ou « Ordre Hermétiste Tétramégiste et Mystique »
[2] Tuileur Général de la Franc-Maçonnerie ou manuel de l'initié – Jean-Marie Ragon - Collignon – 1961 p 247 (première ed 1862)
[3] Ibid p 247
[4] Manuscrit Ms.-316 à 372 : Rite de Misraïm - Fond Gaborria, Bibliothèque d'Alençon
[5] Tuileur Général de la Franc-Maçonnerie ou manuel de l'initié – Jean-Marie Ragon – Collignon – 1961 p 237
[6] Ibid p 307
[7] Les Rites Maçonniques De Misraïm Et Memphis - G.Ventura - Maisonneuve et Larose, collection "La Bibliothèque Intitiatique N° 11", Paris, 1986
[8] Pour la Rose Rouge et la Croix d’Or, Jean-Pierre Giudicelli de Cressac Bachelerie - ed Axis Mundi, 1988
[9] Cependant il est intéressant de noter que les textes ayant servi pour le développement des 4 grades du Misraïm Belge sont seulement une introduction et qu’ils ne se trouvent en complet que dans l’Ordre pythagoricien (OHTM).
[10] L’œuf ailé n’apparaît nulle part dans Misraïm. En revanche, l’œuf hermétique apparaît bien au centre des symboles du Rite comme on peut le voir sur la médaille commémorative du Rite au musée du Grand Orient de France.
[11] D’ailleurs on remarquera que les 4 couleurs des AA (noir vert rouge blanc) correspondent à la progression symbolique des 4 éléments de l’initiation du rite de Misraïm de cette époque (terre-eau-feu-air), ce qui n’est plus le cas aujourd’hui dans les rites de Memphis-Misraïm qui suivent la progression terre-eau-air-feu.
[12] Les Rites Maçonniques Egyptiens de Misraïm et Memphis – G.VENTURA – ed Maisonneuve et Larose –p26 -1986.
[13] Syllabus N°3 des Arcana Arcanorum de la filiation Belge en 1930 (Rombauts).
[14] Ragon nous précise dans son « cours interprétatif » que le Rite de Misraïm à deux fêtes annuelles qui sont les équinoxes. La première se célèbre sous le nom de « Réveil de la Nature », la seconde sous le nom de « Repos de la Nature ».